Dix mois après l’élection de Brice Clotaire Oligui Nguema, le pouvoir gabonais s’efforce de stabiliser son récit politique. Dans un long entretien accordé au quotidien L’Union, Jean-Pierre Oyiba, haut représentant personnel du chef de l’État et directeur du cabinet politique du président fondateur de Union démocratique des bâtisseurs (UDB), livre une défense argumentée de l’action gouvernementale. Derrière l’exercice d’explication se dessine une tentative plus large : consolider la légitimité d’un pouvoir encore jeune, confronté à des attentes sociales immédiates et à des contraintes économiques lourdes.
Un récit politique fondé sur la refondation
Au cœur de l’argumentaire développé par Jean-Pierre Oyiba figure le projet de société du chef de l’État, structuré autour de six piliers censés guider l’action publique : énergie et eau, jeunesse et entrepreneuriat, infrastructures, capital humain et justice sociale, diversification économique et gouvernance.
Dans son analyse, ce programme constitue la colonne vertébrale du mandat présidentiel. Il rappelle également le contexte de l’accession au pouvoir de Brice Clotaire Oligui Nguema : une période marquée par une crise de confiance profonde entre les institutions et une partie de la société gabonaise. La transition politique, la nouvelle Constitution et l’organisation d’élections générales sont ainsi présentées comme les premières étapes d’un processus de reconstruction institutionnelle.
Cette mise en perspective n’est pas anodine. Elle vise à inscrire l’action du président dans une logique de rupture avec les dysfonctionnements du passé tout en légitimant le temps nécessaire aux réformes.
L’épreuve du réel : infrastructures et attentes sociales
Mais l’entretien révèle aussi les fragilités du moment politique. L’une des critiques les plus récurrentes adressées au pouvoir concerne la persistance de difficultés dans l’accès à l’électricité et à l’eau, notamment dans la capitale. Les délestages répétés et les dysfonctionnements du réseau d’adduction symbolisent, pour une partie de l’opinion, l’écart entre les ambitions affichées et les réalités quotidiennes.
Jean-Pierre Oyiba reconnaît implicitement l’ampleur du retard accumulé. Selon lui, les difficultés actuelles traduisent avant tout un déficit d’investissement ancien et une inadéquation entre les infrastructures existantes et la croissance démographique du pays. La réponse du pouvoir consiste donc à inscrire ces questions dans une stratégie de modernisation progressive des équipements, tout en appelant les opérateurs du secteur, dont la SEEG, à assumer pleinement leurs responsabilités.
Cette reconnaissance des limites structurelles illustre le dilemme auquel est confronté le pouvoir : répondre à l’urgence sociale sans renoncer à une stratégie de transformation à plus long terme.
La gestion du front social
La crise récente dans le secteur de l’éducation constitue un autre test pour l’exécutif. Le responsable politique insiste sur le rôle personnel du président dans la recherche d’un compromis avec les enseignants et souligne la nécessité d’un dialogue constant avec les partenaires sociaux.
Dans son discours, la question budgétaire apparaît comme la clé de voûte de la stabilité sociale. L’État, explique-t-il, doit concilier la satisfaction des revendications légitimes des agents publics avec la soutenabilité des finances publiques. D’où l’idée d’une résolution progressive des contentieux administratifs et salariaux, inscrite dans un calendrier financier réaliste.
Ce positionnement vise également à répondre au scepticisme d’une partie de l’opinion. Pour Oyiba, la crédibilité du pouvoir dépend désormais moins des annonces que de la capacité à respecter les engagements pris lors des négociations.
L’ambition de la diversification économique
Au-delà des urgences sociales, l’entretien met en avant la stratégie économique du pouvoir. L’industrialisation et la transformation locale des matières premières sont présentées comme les piliers d’un nouveau modèle de développement destiné à réduire la dépendance du pays aux hydrocarbures.
Deux projets concentrent l’attention : la transformation du manganèse et l’exploitation du gisement de fer de Belinga, menée en partenariat avec Fortescue. Dans ce domaine, l’État gabonais privilégie une approche fondée sur les partenariats avec de grands groupes internationaux, notamment Eramet, maison mère de Comilog.
Ces projets sont présentés comme structurants pour l’économie nationale. Mais leur mise en œuvre s’inscrit dans des temporalités longues, soumises à des contraintes techniques, financières et environnementales importantes.
La souveraineté pétrolière comme signal politique
La même logique de souveraineté économique inspire le rachat de Assala Energy par l’État gabonais. L’opération, critiquée pour son coût élevé et son impact sur l’endettement public, est défendue par Jean-Pierre Oyiba comme un choix stratégique : celui de reprendre la maîtrise d’une ressource nationale longtemps dominée par des acteurs étrangers.
Le raisonnement est clair : mieux vaut, selon lui, un actif tangible susceptible de générer des revenus futurs qu’un endettement dont les retombées seraient moins visibles. Reste toutefois la question de l’expertise technique, qui pourrait conduire l’État à s’appuyer sur des partenaires spécialisés pour valoriser cet
investissement.
Le défi de la communication politique
Un point de l’entretien mérite une attention particulière : la question de la communication gouvernementale. Sans formuler de critique directe, Oyiba reconnaît que l’action du pouvoir n’est pas toujours suffisamment expliquée ou valorisée dans l’espace public.
Dans un environnement politique marqué par la pluralité des discours, la bataille de l’opinion devient un enjeu central. Le responsable politique appelle ainsi l’ensemble de la majorité — gouvernement, parlementaires et partis alliés — à relayer davantage les actions du président.
Le tournant financier
Enfin, l’entretien s’achève sur un sujet décisif : la perspective d’un partenariat renforcé avec le Fonds monétaire international. Cette orientation s’inscrit dans une dynamique régionale impulsée par la Communauté économique et monétaire de l’Afrique centrale, qui encourage ses États membres à engager des réformes structurelles pour restaurer l’équilibre de leurs finances publiques.
Pour le pouvoir gabonais, l’enjeu est double : restaurer la crédibilité budgétaire du pays et créer les conditions d’une croissance durable. Mais cette démarche comporte aussi un risque politique : celui de mesures d’ajustement susceptibles d’affecter le pouvoir d’achat des populations.
Un pouvoir à l’épreuve du temps
Au fil de l’entretien, Jean-Pierre Oyiba esquisse finalement une ligne de défense cohérente du pouvoir en place : les réformes sont engagées, mais leur impact ne peut être immédiat. Le Gabon, selon ses mots, est un pays « qui ne cherche qu’à être construit ».
Reste que, dix mois après l’élection de Brice Clotaire Oligui Nguema, le temps politique commence déjà à se resserrer. Dans un contexte social exigeant et face à des contraintes économiques fortes, la réussite du mandat présidentiel dépendra moins de la clarté du projet que de la capacité du pouvoir à transformer ses promesses en résultats perceptibles par les Gabonais.
Si cette équation est résolue, le récit de refondation porté par le nouveau pouvoir pourrait s’enraciner durablement. Dans le cas contraire, les attentes déçues pourraient rapidement raviver les doutes qui traversent encore la société gabonaise.












