Pendant longtemps, la recherche de l’esprit civique a été présentée comme l’une des clés du redressement moral et institutionnel du Gabon. L’ambition était claire : rassembler les citoyens autour de valeurs communes – la paix, la solidarité, le travail – afin de consolider une nation fragilisée par les crises économiques, sociales et politiques. Inspiré par les figures marquantes de l’histoire mondiale, le patriotisme devait servir de levier à la construction d’une citoyenneté responsable, capable de résister aux sirènes du populisme, des idéologies extrêmes et des pratiques machiavéliques qui prospèrent dans les périodes de doute.
Pourtant, à mesure que ce discours se diffusait, le constat s’est imposé : à la place de l’esprit civique espéré, c’est un esprit cynique qui s’est enraciné. Loin de produire une dynamique collective vertueuse, la combinaison de comportements capitalistes exacerbés et de l’érosion progressive des traditions sociales a contribué à faire émerger des générations d’hommes et de femmes principalement guidés par leur identité, leur enrichissement personnel et la quête des honneurs.
Ce phénomène traverse l’ensemble du corps social gabonais. Des villages aux grandes villes, des services publics aux entreprises privées, des associations aux syndicats, des ONG aux groupes de pression informels, une même logique semble à l’œuvre : chacun aspire à bénéficier davantage que les autres des ressources disponibles et à accéder, coûte que coûte, aux positions les plus élevées. Dans cette course, peu d’obstacles paraissent désormais infranchissables : ni l’État de droit, ni les institutions, ni même la famille ne constituent des lignes rouges indiscutables.
Cette dérive ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans une trajectoire de plusieurs décennies, nourrie par des pratiques de gouvernance qui ont progressivement banalisé le clientélisme, la confusion entre intérêts privés et fonctions publiques, ainsi que l’affaiblissement des mécanismes de responsabilité. À un moment, l’arrivée d’une nouvelle génération aux affaires, a suscité l’espoir d’un renouveau. Beaucoup y voyaient la promesse d’une rupture avec une gérontocratie jugée dépassée et déconnectée des aspirations contemporaines.
Mais cet espoir s’est rapidement heurté à une réalité plus complexe. Progressivement, il est apparu que les plus jeunes, tout en critiquant leurs aînés, reproduisaient souvent les mêmes schémas. L’âge, à lui seul, n’a pas constitué un antidote aux pratiques qu’ils dénonçaient. La succession générationnelle n’a pas entraîné la transformation morale attendue ; elle a parfois simplement changé les visages sans modifier les logiques.
Cette continuité révèle une crise plus profonde : celle des mentalités. Elle met en lumière l’inutilité de la seule recherche de qualités intrinsèques ou de la compassion individuelle lorsqu’elles ne s’accompagnent pas d’un cadre collectif exigeant. En normalisant le non-respect des institutions, l’argent facile, les promotions sans mérite, les réseaux artificiels et certaines formes d’indignité, la société gabonaise court le risque de transmettre à ses enfants et petits-enfants un héritage profondément fragilisé.
L’enjeu dépasse ainsi les clivages politiques ou générationnels. Il interroge le socle même du vivre-ensemble. Sans un sursaut civique partagé, les réformes institutionnelles, aussi ambitieuses soient-elles, resteront insuffisantes. La reconstruction du Gabon ne pourra s’opérer durablement sans une réappropriation collective de l’esprit civique, non comme slogan, mais comme pratique quotidienne et exigence morale.
Retrouver cet esprit civique est aujourd’hui une urgence. Il doit redevenir le fondement du destin commun, le point d’ancrage d’une citoyenneté assumée et responsable, capable de replacer l’intérêt général au-dessus des ambitions individuelles. C’est à ce prix seulement que le Gabon pourra espérer inscrire son avenir dans la durée.












